Le Sine-Saloum, l'univers de la mangrove et des bolongs


Du Sénégal, on évoque souvent Dakar la tumultueuse ou Saint-Louis la coloniale, n’oublions pas l’île de Gorée témoin de la triste période de l’esclavage mais également les plages paradisiaques de la Petite Côte … Quant à la région du Sine-Saloum avec ses îles, ses rares villageois et ses fameux bolongs, elle est peut-être moins connue. Pourtant ce lieu de rencontre harmonieux entre l’eau douce du fleuve et l’eau salée de la mer réserve au visiteur le dépaysement d’une Afrique authentique. Au fait, les bolongs, vous connaissez ? Ce sont des bras de mer que l’on découvre en pirogue, et c’est là un des charmes du voyage.

Petit matin calme. Pas une ondulation ne se dessine sur la surface de l’eau qui se transforme ainsi en un véritable miroir. Au bout du ponton, les motifs colorés des pirogues se reflètent dans l’eau, la symétrie est parfaite. Nous sommes au bord du Bandiala, un des nombreux bras de mer du delta. Une région de marécages et de mangrove où les eaux du fleuve Saloum grossies par celles du Sine, son principal affluent, viennent se jeter dans l’Océan Atlantique. Moteur démarré, la pirogue s’élance facilement sur ces eaux presque lisses, comme si elle glissait. Partout règne une végétation dense, impénétrable ; un milieu naturel chaud et humide qui pourrait paraître presque hostile, mais en fait c’est un paradis … pour les oiseaux qui s’y rassemblent par milliers. Première rencontre, un pélican gris, l’air pataud avec son jabot flasque et démesuré mais à l’allure plus gracieuse lorsqu’il s’envole nous laissant admirer sa large envergure. Plus graciles mais aussi plus discrets les anhingas surnommés oiseaux serpents, c’est vrai que leur long cou, fin et sinueux évoque un reptile. Sur les berges des dizaines de hérons goliath ou d’aigrettes grazettes nous guettent ; sur une branche morte, c’est un aigle pêcheur qui nous observe quant aux sternes caspiennes, elles survolent rapidement la pirogue … l’énumération de toutes les espèces d’oiseaux serait fastidieuse tellement elles sont nombreuses, plus de 250 ont été dénombrées dans le Parc du Sine-Saloum ! Et il est facile d’imaginer qu’au moment des levers et couchers de soleil ces berges résonnent de mille cris, caquètements, sifflements et chants mélodieux. La balade se poursuit à travers un vrai labyrinthe de chenaux, maintenant le bolong emprunté devient progressivement plus sinueux, plus étroit. La végétation exubérante forme par endroit une voûte à travers laquelle même les rayons du soleil semblent avoir quelques difficultés à pénétrer. Par nécessité le piroguier ralentit l’allure longeant de près les palétuviers dont les longues racines arquées plongent dans la vase. Des racines sur lesquelles s’agrippent des milliers de coquilles blanchâtres : de petites huîtres qui une fois grillées sur des braises deviennent un met délicieux. Mais cet univers inextricable cache une partie de sa faune … qui se trouve dans l’eau du fleuve : barracudas, carangues et autres carpes rouges. Les quelques pirogues de pêcheurs croisées pendant la navigation sont là pour rappeler qu’il s’agît d’une ressource importante pour les rares populations locales.

Djinack, l'île oubliée

Parmi les deux cents îles du delta seulement quelques unes sont habitées ; comme celle de Djinack où nous débarquons après deux heures de balade en pirogue. L’accueil est chaleureux « à l’africaine », pour l’occasion un groupe de villageois surtout composé d’enfants est rassemblé sur la plage. Sidi, 13 ans, sourire sincère aux lèvres nous servira de guide. Ce village isolé de 600 habitants est composé de cases construites en briques de terre et couvertes de toits en paille. Dès l’arrivée une réelle impression de pauvreté saute aux yeux du visiteur … mais un tel dénuement n’empêche pas les enfants de courir et de jouer gaiement sur le chemin poussiéreux, d’ailleurs l’un d’eux tire d’une main un jouet original. Une bouteille plastique, deux essieux taillés dans une branche et des rondelles de bois en guise de roues, voici le chariot de la savane. Simple peut-être, mais si drôle que le gamin ne cesse de rire ; une fabrication locale issue du travail d’un habile bricoleur car il est facile d’imaginer que cette île est aussi oubliée du père Noël ! C’est vers l’école que nous entraîne notre jeune guide. Un petit bâtiment ouvert à tous vents fait office d’école, le sol est en terre, accoudée à des pupitres d’un autre âge c’est une quinzaine d’élèves qui suit une leçon de géographie. Sur le tableau dont la peinture est écaillée ont été notées les principales ethnies du Sénégal : Wolofs, Sérères, Mandingues… La présence de visiteurs toubab (blancs) a bien sûr interrompu le cours et le sérieux des élèves commence à se dissiper surtout lorsque l’instituteur demande aux enfants d’entonner un refrain local. Résultat ? Une joyeuse cacophonie émaillée d’éclats de rires ! Sidi, comme beaucoup de Sénégalais mâche continuellement un petit bâton de sothiou (arbre local) : « Cela rend les dents blanches » me dit-il. A Djinack, bien entendu, on n’a jamais vu de dentiste, quant au médecin ? Sidi n’en a pas souvenir. Pour les soins, c’est au dispensaire que l’on se rend, un local récemment construit grâce à des dons extérieurs. Sa visite laisse cependant perplexe, sur le bureau de l’infirmier trône une vingtaine de boîtes de médicaments … c’est tout, pour les 600 habitants ! Pas étonnant que la population locale compte beaucoup sur les vertus de la médecine traditionnelle à base de plantes. Un peu plus loin, sur la longue plage de sable clair bordée de cocotiers et de baobabs une pirogue accoste. Ses occupants, l’air renfrogné n’ont rien de l’allure de visiteurs amateurs d’île déserte. Ce sont en fait des douaniers Sénégalais, en patrouille sur le fleuve. Leur mission ? Lutter contre les contrebandiers ; la frontière de la Gambie est toute proche, d’ailleurs on aperçoit les côtes gambiennes à travers la brume de chaleur. Oh ! n’imaginons pas un trafic de trésors sur les eaux du Sine-Saloum, non, la fraude concerne des produits de premières nécessités dont les prix sont deux à trois fois moins chers en Gambie, comme le sucre, le riz ou même … le concentré de tomates ! Cette île perdue en terre africaine a tout d’un décor de carte postale : plage de sable, cocotiers, soleil et eaux tièdes … mais la réalité de la vie des habitants de Djinack est assurément bien loin de la vie rêvée d’un paradis sur terre.

Quel sacré fromager !

C’est à Missira que nous regagnons les berges du bolong. Les abords du petit port sont transformés en marché permanent : on y vend un peu de tout mais ce sont surtout les étals de poissons séchant au soleil que l’on remarque … ou plutôt que l’on sent. Vous imaginez facilement que cette odeur caractéristique taquine vigoureusement notre odorat ! Passons vite, d’autant que l’objet de notre visite est situé au bout du village. Mais les habitants-commerçants de Missira sont très insistants, ils sont maintenant une bonne dizaine à nous suivre dans la rue principale. Les femmes proposent des mangues et les jeunes hommes de superbes coquillages roses à la coque nacrée, on les appelle ici des escargots de mer et paraît-il les asiatiques sont très friands des délicieux mollusques qu’ils contiennent. Ah ! J’allais oublier, une nuée d’enfants nous entoure également brandissant de petits sachets de noix de cajou … « pas cher, 1 Franc CFA ! ». Allez … pour en finir j’en prends un ! Merci. Quelques pas de plus dans un petit chemin poussiéreux et voilà que nous arrivons maintenant à son pied, imposant et tortueux. Quant à son sommet, pour l’apercevoir, il nous faut lever très haut nos yeux vers le ciel : nous y sommes, c’est l’arbre sacré du village ! Un fromager gigantesque aux dimensions exceptionnelles, il serait même le plus ancien et le plus grand de toute l’Afrique occidentale. Son âge ? Personne n’ose se prononcer avec certitude: 400, 500 ans ? Ou peut-être plus. Un vénérable arbre sacré hanté par les esprits animistes ce qui lui vaut de la part des habitants du village un profond respect. Un arbre que les botanistes appellent kapokier, alors pourquoi ce nom de fromager ? Est-ce ses énormes racines à contreforts qui évoquent plus une coulée de lave qu’un fromage coulant ? Non, l’origine proviendrait de l’odeur que dégagent ses fruits lorsqu’ils sont trop mûrs … Des fromagers dans les troncs desquels on taille d’une pièce des pirogues ou des portes, même les boules cotonneuses accrochées à ses branches peuvent être utilisées pour confectionner des matelas. Mais ces arbres ont d’autres vertus ; c’est Fodé, un ancien du village au visage buriné et au regard pétillant plein de sagesse, qui nous les confiera. « Regardez, certaines branches ont des feuilles et d’autres pas … et bien lorsque tout l’arbre sera couvert de feuilles, cela annoncera l’arrivée des pluies ! », un vrai baromètre saisonnier. Des feuilles qui préparées en décoction ont des propriétés médicinales, nous affirme Fodé, mais là, l’indication sera moins précise puisque notre brave homme aura des difficultés à préciser dans quelle circonstance on les utilise : dysenterie ou constipation ? J’avoue que je n’ai pas bien compris et ces feuilles de fromager garderons pour moi leur mystère. Lors d’une violente tempête, le célèbre fromager de Missira a vu une de ses énormes branches se rompre, plusieurs années après elle toujours là, sa partie distale s’étant enfoncée dans le sol … L’arbre est sacré, les esprits le hantent jusqu’au bout des branches, pas étonnant que personne n’ait osé y toucher !

Une expérience de jardin communautaire

Elle s’appelle Sanou. Le dos courbé elle sarcle consciencieusement ses rangs de salades avec sa daba (houe traditionnelle), matin et soir elle retrouve ici d’autres femmes du village qui viennent comme elle cultiver et arroser semis et légumes … car elles y tiennent les habitantes de Toubacouta à ce jardin exemplaire dont elles ont la responsabilité. Une initiative de développement durable qui mérite d’être saluée dans ce coin d’Afrique aux ressources aléatoires. L’histoire a débuté dès 1978 avec l’aide des autorités Sénégalaises mais aussi grâce à de généreux donateurs principalement belges. Situé à la périphérie du village le terrain choisi a été partagé en lopins rectangulaires ensuite attribués chacun à une femme de la communauté. Des puits furent creusés pour atteindre la nappe phréatique située à près de 11 mètres dans le sous-sol. Afin d’épargner le travail épuisant du pompage de l’eau, des pompes automatiques ont été installées rejetant l’eau dans de petits bassins, ainsi les femmes peuvent remplir facilement leur arrosoir. Mais pour que ce projet réussisse il restait encore une dernière étape : la formation. Une étape essentielle car ce défi était plus ambitieux qu’il n’y paraît à première vue. Son but ? Initier la population locale aux cultures de légumes peu connus dans la région, histoire de les cultiver pendant la saison sèche où habituellement peu d’espèces arrivent à pousser. Voilà le défi et le résultat est devant nos yeux : salades, radis, aubergines, pois, betteraves … même la culture de notre bonne vieille pomme de terre européenne est ainsi devenue possible. Talla, enseignant et chercheur dans un laboratoire de Dakar pilote cet intéressant projet et nous présente fièrement ses réussites. Il a fait de ce jardin communautaire un lieu d’expérimentation afin de proposer à ses compatriotes ces nouvelles cultures avec un souhait, les produire à plus grande échelle. Grâce à ses travaux, même le manioc parvient à pousser pendant la saison sèche ! Bien sûr, il nous fait part de quelques difficultés comme la culture de notre carotte qui ne semble pas apprécier cette terre d’Afrique. C’est avec un petit sourire en coin que Lassana, le technicien qui encadre les apprenties jardinières de Toubacouta me parle de l’ennemi de cet original potager : ici, ce ne sont pas les limaces que l’on craint le plus, mais les patas, ces malins singes rouges qui viennent trop fréquemment dans l’enclos faire leur marché de légumes et de fruits frais. Car en plus des cultures maraîchères, on trouve dans ce jardin particulier des arbres fruitiers en quantité : manguiers, papayers, citronniers, bananiers, goyaviers et anacardiers dont le fruit est comme chacun sait la noix de cajou !

Fadiouth et Joal, coquillages et poissons

En bordure du delta et de ses zones couvertes de mangrove, l’île de Fadiouth possède un charme tout particulier. Une originalité due non à sa végétation mais plutôt à son sol : c’est une île en coquillages ! Pour l’atteindre, il faut emprunter à pied une longue passerelle en bois (430 mètres), toute pimpante ; elle remplace l’ancienne, rongée par le temps qui était devenue trop dangereuse pour les piétons. L’île est minuscule, un peu plus de 500 mètres de diamètre pour quelques 12 000 habitants qui vivent essentiellement de la pêche, d’un peu d’agriculture et du tourisme. La promenade parmi le dédale de ruelles et de petites places du village a bien des charmes ; au détour d’une rue apparaît un imposant baobab, l’arbre sacré de la communauté. Il se trouvait autrefois juste au bord de l’île mais de nos jours il trône au milieu d’un des quartiers de Fadiouth … car cette île jugée trop exiguë n’a cessé de voir sa superficie agrandie par ses ingénieux habitants. La méthode ? Un système de polders « à l’africaine » : un socle de troncs de rôniers (arbre imputrescible), le déversement ensuite de déchets et de sable puis plusieurs couches de coquillages en guise de finition … la population a ainsi gagné un peu de terrain sur la mer. Des coquillages broyés qui entrent également dans la composition du mortier utilisé pour les constructions si bien que les murs des jolies maisonnettes du village sont constellés de coquilles. Une autre passerelle mène à un îlot totalement artificiel où les villageois ont situé le cimetière. L’amoncellement est si considérable qu’il forme une petite colline culminant à 13 mètres. Un point de vue privilégié sur Fadiouth dominé par le clocher de son église mais aussi par les minarets de la mosquée, car ici on est fier de montrer que les deux communautés vivent en parfaite entente ; d’ailleurs dans le cimetière les sépultures catholiques côtoient celles de musulmans, un fait unique au Sénégal. D’ici, la vue s’étend aussi sur les greniers sur pilotis du village : de petites cases rondes aux toits de paille où les villageois stockaient les récoltes des champs voisins (mil et arachide). Des greniers surélevés afin de protéger les récoltes de l’humidité et des rongeurs. En août 1999 une violente tempête a en partie détruit ces greniers traditionnels mais un programme de restauration est en cours afin de conserver ce patrimoine. Fadiouth et Joal sont rassemblés en une seule commune, tournée vers la mer. Joal est même le troisième port du Sénégal pour la pêche artisanale, pour s’en convaincre il suffit de se rendre sur la plage, en fin d’après-midi et d’assister au retour des pirogues. La traversée de la halle est une épreuve tellement les effluves âcres vous prennent à la gorge mais arrivé sur la plage, l ‘air marin dissipe ces odeurs … Et quel spectacle, une véritable fresque vivante ! Le regard ne cesse d’être attiré par les multiples scènes qui s’y déroulent : là des hommes remontent une pirogue sur la plage en la faisant rouler sur des troncs de bois, plus loin ce sont des femmes aux boubous colorés qui portent sur leur tête des paniers débordants de poissons. Le va et vient est incessant, ici des charrettes à cheval circulent sur la plage, là des pêcheurs, des porteurs et autres vendeurs palabrent sans fin. Le bruit de la mer et du vent couvrant à peine les exclamations des conversations et des marchandages … Une telle vision avec sa densité d’images et d’impressions fait qu’en quelques instants mon esprit se détache du panorama et vient à s’évader dans mes souvenirs : que de différences entre cette foule animée et les paisibles paysages des bolongs mais aussi que de contrastes entre la pauvreté des villages isolés et les sourires inoubliables des enfants que l’on y croise … un souvenir fort, comme un message d’espoir pour cette Afrique si diverse.

19 MARS 2012 JEAN SAINT MARTINE

 

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