L’île de Teuguene : un "site naturel sacré" ?


4 - DES VALEURS EN EVOLUTION

On constate que les connaissances liées à la religion traditionnelle et à l'histoire du village sont détenues par un nombre réduit de personnes que l'on peut qualifier de "personnes ressources". Cependant, des contradictions apparaissent aussi entre les discours de ces dernières. Les villageois affirment que la divinité du village est Mame Ndiaré et lui attribuent d'ailleurs quasiment tous les sites sacrés de Yoff, alors qu'un seul d'entre eux lui est réellement dédié. Par exemple, le puits de Mame Gané Diop se voit la plupart du temps attribué à Mame Ndiaré. Pour ce qui est de l'île de Teuguene, comme nous l'avons vu précédemment, elle est considérée par la majorité comme la résidence de Mame Ndiaré, ou tout simplement qualifiée de "maison des esprits", alors que, nous le savons maintenant, elle est l'une des "demeures" de Mame Woré Moll. Quant aux autres génies, soit ils sont oubliés, soit on ne leur attribue pas les bonnes fonctions, soit les histoires qui leur sont attachées ne sont connues que par une lignée du village. On peut toutefois faire une différence nette entre initiés et non-initiés.

Les jeunes semblent les plus touchés par cette perte de connaissance de la culture traditionnelle, ou tout au moins ils sont ceux qui s'en désintéressent le plus. Ils sont en effet sous l'influence croisée de l'Islam, qui progresse au Sénégal, et de la culture dite occidentale, anglo-saxonne et française.

"Les jeunes n'ont plus de considération concernant les traditions car ils ne sont plus paysans. Ils sont tous assimilés, européanisés. Concernant le ndoep, ils n'y croient plus. Cependant, s'ils sont malades, ils sont obligés de venir nous consulter. Donc, ils n'y croient qu'en cas de difficultés (maladies)."

"C'est l'influence européenne. Car les jeunes ne croient qu'au luxe. Ceci vient de la colonisation" (un notable).

Malgré tout, ces "personnes ressources" ne doutent pas de la pérennité de leurs connaissances et pratiques traditionnelles. Certes, il n'y aura pas toujours transmission au sein d'une même famille mais des jeunes finiront par prendre la relève.

"La connaissance ne disparaît pas, mais reste dans le monde. Elle va réapparaître sur un membre de la famille ou ailleurs car les djinné et les rab sont éternels" (un notable).

Cependant, des conflits peuvent naître autour de ces questions de transmission du savoir. Dans le cas du tuuru des Mbengue, l'organisation de cette cérémonie ne semble pas susciter de problèmes. Les rituels ne concernent en effet que la famille Mbengue et, bien que les bénéfices retombent sur tout le village, les membres de cette famille restent les premiers bénéficiaires. Le tuuru de Mame Ndiaré, quant à lui, implique plus directement l'ensemble du village. Son organisation partagée entre deux familles, les Soumbare et les Diouf, est source de frictions. Ce partage est le résultat de problèmes de transmission des connaissances et donc de responsabilité de la cérémonie.

A l'origine, seuls les Soumbare officiaient, la transmission se faisant de père en fils (contrairement aux fonctions socio-politiques traditionnelles du village qui se transmettent par le côté matrilinéaire). Elle devint matrilinéaire lorsqu'il n'y eut pas d'homme pour prendre la succession. Puis il y eut une autre période où, cette fois-ci, les Soumbare ne disposèrent pas de femme en âge de diriger le grand tuuru.

"C'est ce Gally Woully Soumbare qui est leur ancêtre, d'où le nom de Soumbare. Ainsi, cette connaissance, ce don, que Gally Woully Soumbare avait hérité de Ndiaré est transmis de génération en génération. Il y eut d'abord Daou Wourry Dior, le premier, jusqu'à Daour Diagne, le dernier homme prêtre. Cet héritage se faisait d'homme en homme. Cependant, ce fut du temps de Khary Ndoye Mame Sokhna, où l'égalité entre homme et femme commença, que cette dernière hérita car dans la famille Soumbare tous les hommes présents n'avaient pas l'âge requis, il n'y avait que des enfants. Khary Ndoye, donc, en l'absence d'un homme Soumbare majeur, s'engagea et dirigea le ndoep : elle a ainsi soigné beaucoup de malades.

Avant,l'héritage se faisait de façon patrilinéaire car c'est un homme qui est à l'origine de cette connaissance. L'héritage du temps de Khary Ndoye s'est fait de façon matrilinéaire. Khary Ndoye, décédée il y a soixante-dix ans, était la mère de Abdou Thiaba Diop, Sokhna Diop et de Affe Faye. Sokhna Diop était la mère de Thioune Leye, actuelle prêtresse du grand tuuru.

Khary Ndoye avait comme disciple Fatou Diouf. Celle-ci est à l'origine du second groupe. C'est à la mort de Fatou Diouf que ses enfants ont revendiqué l'organisation du tuuru" (un villageois).

Les Diouf prirent donc la relève, leur légitimité reposant à leurs yeux sur le rôle de leur ancêtre, Ma Diallo Diouf, pendant la bataille contre Diambour commémorée lors du tuuru. Lorsqu'un Soumbare fut à nouveau en âge de réaliser la cérémonie, des tensions apparurent. Il fallut l'intervention des autorités traditionnelles pour trouver une solution. L'organisation fut partagée entre les deux familles qui s'y consacrent dès lors, chacune leur tour, une année sur deux. Apparemment, cette opposition ne remonterait qu'à une quinzaine d'années. Elle est donc très récente en égard à l'ancienneté du rituel.

"Lorsque, à certains moments du tuuru, il n'y avait pas de Soumbare qui avait l'âge de diriger la cérémonie, les descendants des Diouf le faisaient à leur place. Mais quand les descendants Soumbare ont été matures, il y eut un problème à l'époque. Il fallut l'intervention des autorités. Ainsi, chaque famille célèbre tous les deux ans" (un villageois).

Alors que le tuuru a pour but d'apporter une protection, lorsque des événements graves surgissent, on se retourne contre la famille organisatrice. Dans ces situations, des reproches sont formulés comme ce fut le cas lorsqu'une tempête détruisit des maisons en bord de mer. Tous les événements anormaux ou accidentels semblent créer en général un état de mauvaise humeur, un mécontentement.

"Ce groupe des Diouf peut bien faire le ndoep, cependant il ne connaît pas les secrets du ndoep puisqu'il ne fait pas partie de la famille Soumbare héritière. La preuve est qu'une organisatrice de la famille Diouf du ndoep est malade et ils sont incapables de la soigner. Elle est malade puisque les rab se sont attaqués à elle.

Ce que je viens de dire est très important car personne ne peut vous en dire autant" (un villageois).

Malgré la répartition de l'organisation entre les deux familles, les rivalités persistent.

"La mer de Yoff tue beaucoup de gens, même tout dernièrement. Lundi, elle a tué trois personnes et mardi, deux personnes. C'est pourquoi il y a eu des erreurs parce qu'on vient de terminer le tuuru de Mame Ndiaré et qu'il n'y a pas de bons résultats. Les gens disent qu'il n'y a pas de bons résultats. Pourquoi ? Parce qu'il y a deux familles-tendances. La famille qui vient de faire le dernier tuuru, il y a des gens qui disent que c'est cette famille-là, c'est eux qui ont le droit, d'ailleurs ce sont leurs parents, leurs ancêtres qui ont amené Mame Ndiaré à Yoff. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils aient le droit de faire le tuuru. Le tuuru, c'est Mame Ndiaré qui guide les gens qui le font, c'est Mame Ndiaré elle-même. Donc, il y a deux tendances qui règnent à Yoff. La tendance qui vient de terminer le tuuru n'a pas de bons résultats parce que la mer a ravagé des gens. Les gens de Yoff disent que, vraiment, le tuuru 1998, ce n'était pas bon" (un villageois).

La critique ne porte pas uniquement sur le droit de telle ou telle famille de diriger la cérémonie. La manière même d'organiser le tuuru, quels que soient les organisateurs, est mise en cause. Certains vieillards ne reconnaissent plus le tuuru. Ils observent une augmentation du nombre d'animaux sacrifiés et de la quantité de nak et de mil, la présence de plus en plus de monde, dont une part de touristes.

"Les gens ne pensent qu'à l'argent. Au cours du tuuru, les Yoffois peuvent mobiliser plus de 5 à 6 millions de francs CFA. Jadis, les gens cotisaient [en donnant] du mil, du lait, etc. Maintenant nous contrôlons difficilement nos enfants à cause de l'influence du modernisme, de l'argent, de l'école, etc. Il n'y avait pas de tam-tams, toute cette comédie."

"Cela ne me plaît pas du tout, je préfère la façon dont nos ancêtres le faisaient. Je n'y peux rien. C'est à cause des influences de toutes sortes."

Les difficultés ne semblent pas spécifiques à notre époque. Il y a environ une trentaine d'années, le puits de Mame Gané Diop était, semble-t-il, bouché. Selon un villageois, ils auraient à l'époque "brûlé les étapes" lors du tuuru.

"A cette époque, ils se mirent à jouer le tam-tam, tous les jours, le temps de réhabiliter le puits et de le remettre en état ."

L'organisation du tuuru devient pour certains une pomme de discorde quant à la question de la perpétuation et de la préservation de valeurs traditionnelles. Le déroulement actuel du tuuru ne va donc pas de soi pour tout le monde.

01 JUILLET 2010 RICHARD DUMEZ



 

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