L’île de Teuguene : un "site naturel sacré" ?


Nous nous intéressons à l'île de Teuguene, face à Yoff, dans le cadre de la thématique des "sites naturels sacrés". S'agit-il d'un lieu où les pratiques et les savoirs liés à un caractère sacré de cette île ont abouti à protéger la nature ?
En effet, ces sites naturels sacrés apparaissent à l'interface des préoccupations culturelles et environnementales : les cultures façonnent l'environnement et elles sont tour à tour façonnées par ce dernier. L'interaction de ces deux éléments s'est traduite par la création de "paysages culturels", où le tangible rencontre l'intangible.

Les hommes apparaissent comme des agents de transformation car ils sélectionnent, introduisent ou détruisent des espèces. La diversité culturelle des groupes ethniques a modifié dans certaines régions les modèles de composition et de distribution des ressources biologiques. Ainsi, quels que soient leurs dimensions, les sites naturels sacrés semblent avoir tous connus une intervention minimum de l'homme au cours de leur histoire.
Derrière l'intérêt des spécialistes de la conservation et des écologues pour des lieux si particuliers, entre nature et culture, il faut voir la recherche par ces mêmes personnes de nouveaux modes de conservation et de protection de la nature. Ces espaces, domaines des dieux ou demeures des esprits des ancêtres, pourraient représenter de nouveaux sanctuaires de la biodiversité. Tous comme les bois sacrés qui, en Inde, constituent une partie de la "mosaïque du paysage", les sites naturels sacrés peuvent apparaître comme des "spécimens" (Chandran and Hughs, 1997 : 418) des écosystèmes originaux des régions où ils se trouvent. Ainsi, comme Ofoumon l'affirme pour les forêts sacrées, l'étude des sites naturels sacrés "renvoie aux stratégies de conservation des écosystèmes et des autres ressources de la nature. Elle permet de voir les processus par lesquels les croyances locales et les autres pratiques culturelles tissent des liens étroits entre la communauté des hommes et les ressources de la nature" (Ofoumon, 1997). Elle ouvre une nouvelle voie dans la recherche de méthodes de conservation de la biodiversité.

Définir l'île de Teuguene comme un "site naturel sacré" nous impose d'évaluer sa valeur naturelle et de cerner sa dimension sacrée.

1 - QUELLE NATURE SUR L'ILE DE TEUGUENE ?

L'île, comme la presqu'île du Cap-Vert, a une origine volcanique. Inhabitée, elle fait face au village de Yoff, à environ 500 mètres du rivage. D'une surface d'à peine 200m2 et de forme plus ou moins arrondie, Teuguene comporte au nord, face au large, une petite falaise de 8,7 mètres de haut qui marque le point culminant de l'île. Au pied de cet escarpement, la zone littorale revêt des caractéristiques intéressantes pour le développement d'une flore et d'une faune marines au niveau de la zone intertidale. En allant vers le sud, le relief s'incline en une pente qui descend jusqu'à la mer. Les côtes sont principalement occupées par des rochers d'assez grosse taille, excepté face au village où il reste une petite plage (en régression) où accostent les pirogues.
La biodiversité terrestre est particulièrement réduite sur l'île : cette impression était accentuée, au moment de l'observation, par la saison sèche. La strate herbacée, majoritaire, était en effet complètement grillée. La strate arbustive était dominée par Opuntia tuna. Quoiqu'il en soit, la richesse végétale est faible et semble ne pas avoir évolué par rapport au relevé floristique de 1978 où 17 espèces avaient été recensées. Ndiaye observa une végétation qui ne comprend presque pas d'espèces ligneuses, mais un tapis herbacé en recouvrement dense avec de nombreuses espèces à recouvrement horizontal : Boerrhaavia repens (Nyctaginaceae), Merremia aegyptiaca (Convolvulaceae), Pentatropis spiralis (Asclepiadaceae), Trainthema portulacastrum (Ficoïdaceae), Sporobulus robustus (Graminae), Ipomea repens (Convolvulaceae) mélangées à d'autres espèces disposées en touffes : Brachiria ramosa (Graminae), Heliotropium ova lifolium (Borraginaceae).

Cette végétation herbacée haute au maximum d'une dizaine de centimètres, occupe uniformément l'île ; elle est localement interrompue sur les falaises nues du nord et de l'est, au sommet de l'île où quelques buissons de Boscia senegalensis (Capparidaceae) - 44 pieds d'une taille inférieure à 30 cm - s'abritent derrière deux amas de blocs de dolérite, autour de deux petites mares temporaires installées au nord dans des creux de terrain et bordées de nombreux pieds de Convolvulacée (Ipomea) d'espèce imprécise car trop petite au moment de notre passage pendant la première moitié de la saison des pluies. En direction de la plage située au sud-est, le substratum et la couverture végétale changent progressivement. Le sol n'est plus une argile de décomposition mais un sable maritime d'apport parsemé de blocs, et la couverture herbacée qui l'occupe n'est plus densément répartie mais laisse apparaître des espaces dénudés entre les plaques de végétation où Opuntia tuna (Cactaceae) forme la strate buissonnante qui domine une petite flore herbacée, sous dominante des embruns : Centaurea perrotteti (Compositae), Sporobulus spitacus (Graminae), Pentatropis spiralis (Asclepiadaceae), Boerrhaavia repens (Nyctaginaceae). Parfois, ces plaques correspondent à des taches monophytiques de Philoxerus vermicularis (Amaranthaceae) ou de Sesuvium portulacastrum (Ficoïdaceae), qui se sont établies jusqu'au niveau de la berge sableuse servant de limite entre la haute et la basse plage (...) l'aspect du couvert végétal est directement en liaison avec les facteurs du milieu physique (faible épaisseur des sols argileux, halomorphie des sols sableux, existence d'une courte saison humide, pression violente des vents). Ces facteurs se combinent de telle sorte sur cet îlot qu'ils donnent à la couverture végétale un aspect à la fois si bas et si dense qu'elle paraît, de loin, inexistante.

Au cours des entretiens, la question de la présence de végétation ou non autre fois sur l'île a suscité des réponses contradictoires. Alors que certains affirment qu'il n'y a jamais eu d'arbres sur l'île, d'autres la couvrent d'une forêt. Cependant, dans ce dernier cas, plutôt que de forêt il devait s'agir d'une végétation abondante. Malgré tout, certaines plantes m'ont été proposées :
"Nguiguiss, nebedaye, poftane (beaucoup), sousse (ou soushe) qui est à l'origine de Soussegue, khom-khom (beaucoup), gouye loro et gouye lala" (un notable);
"Plantes sur l'île : khomkhom, denate, kham-kham..." (un autre notable).

A l'aide de la Flore du Sénégal de Berhaut (1967) qui donne certains noms de plantes en wolof, il a été possible de proposer certains noms scientifiques mais cela n'a qu'une valeur indicative car aucun échantillon de ces espèces n'a été observé et donc formellement identifié. De plus, il existe un problème quant à la transcription approximative des mots wolof : nguiguiss pourrait correspondre à Piliostigma thonningii, nebedaye (ou Neverday) à Moringa oleifara, sousse à Dichrostachys glomerata, khomkhom à Centaurea perrottetii. On ne retrouve que quatre équivalences sur les sept noms proposés et parmi ces quatre propositions seule une se retrouve dans la liste floristique de Ndiaye. On ne peut pas attacher beaucoup d'importance à ce résultat, cela nécessiterait une analyse floristique plus poussée, de préférence après la saison des pluies. Quoiqu'il en soit, ces sept noms de plantes confirment une faible diversité biologique qui est attribuée dans les représentations locales au caractère masculin de la "mer de Yoff".

"Il n'y a jamais eu beaucoup de plantes sur l'île. Sinon quelques baobabs comme à Soumbédioune (île des Madeleines). Parce qu'il y a une différence entre l'île des Madeleines et l'île de Yoff. La mer de Yoff est masculine et n'offre pas de conditions favorables à la végétation ; alors que celle de Soumbédioune est féminine" (un notable).

De plus, cette végétation ne présente pas de particularités remarquables. Cette pauvreté a été aggravée par la sécheresse qui touche le Sénégal depuis les années 80 et par la pratique du pâturage sur l'île (déjà notée en 1978 par Ndiaye) jusqu'à l'année dernière.

"Les Yoffois y amènent leur bêtes (chèvres, moutons) pour préserver les champs du village puisqu'une fois dans l'île les bêtes ne pourront plus traverser" (un notable).

"Ce dernier hivernage, on a amené des moutons puisque, pendant l'hivernage, il y a beaucoup d'herbes. On n'a jamais amené de boeufs à cause du poids" (un autre notable).

La faune semble toute aussi réduite. Cependant l'absence de données bibliographiques ne permet pas de réelles conclusions. Lors des deux visites effectuées sur l'île, j'ai constaté qu'au moins une espèce d'oiseaux niche sur l'île (découverte d'un nid avec des oisillons) et que quelques autres y séjournent dans la journée (tourterelles, garde-boeufs, rapaces). Ces observations succinctes ne permettent pas une réelle approche de la qualité faunistique de la biodiversité de l'île. On peut ajouter que celles-ci n'ont pas été effectuées au cours d'une période propice. En effet, les mois d'avril à juin et jus-qu'à septembre et octobre correspondent à l'époque où la plupart des oiseaux migrent pour profiter de l'été européen.

Malgré cela, on peut s'interroger sur la situation de l'île elle-même. Sa surface d'à peine 200m2 peut apparaître comme un facteur limitant la présence d'oiseaux nicheurs. De plus, le rivage face à l'île occupé par le village de Yoff n'offre aucun espace terrestre libre qui pourrait servir de lieu de nidification. Il ne faudrait donc pas négliger ces notions de capacité limite, de seuil limite pour un facteur tel que la surface nécessaire à l'implantation de colonies d'oiseaux.

L'impression générale qui ressort de cette courte approche sur l'environnement naturel de l'île est que celle-ci apparaît, en comparaison de la richesse de la zone littorale et des fonds marins environnants, comme un quasi-désert biologique. Ainsi, avant même de s'intéresser au caractère sacré du lieu, on peut s'interroger sur la valeur naturelle du site. Celle-ci n'a de sens que dans la mesure où l'on considère non pas l'île sensu stricto mais plutôt l'ensemble île, portion d'océan et fonds marins qui l'entourent.



 

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