SOS POUR LE LAMANTIN DU SENEGAL - "Les dix commandements" de Matam


Une véritable course contre la montre pour sauver une espèce en danger : le lamantin. Sur le plan d’eau du Nawel (affluent) qui relie le Djoulol au Fleuve Sénégal à 3 km de Matam, quatre lamantins sont morts récemment dans dont trois dans le seul mois de novembre 2009. Suffisant pour que les services techniques (eaux et forêts, pêches) et les Ong spécialisées dans la protection de l’environnement, de l’écosystème marin et des espèces menacées comme Wetlands International Afrique, Océanium, de tirer la sonnette d’alarme.

"Concertation sur la problématique de conservation des lamantins dans la vallée du fleuve Sénégal", c’est le thème d’un atelier de deux jours qui a réuni différents acteurs locaux, services techniques, Organisations non gouvernementales (Ong) et communautés locales de pécheurs à Matam la semaine dernière (17 et 18 février). Cette rencontre à l’initiative de Wetlands International Afrique a permis aux participants de reconnaître, à travers les recommandations, que la protection de ce mammifère aquatique passe par la disponibilité du maximum d’informations sur elle et une bonne gestion de l’environnement avec l’utilisation des ressources dans l’harmonie, la concertation.

Le forum de Matam entre ainsi dans le cadre de la phase II du projet : "Programme de Conservation du Lamantin Ouest Africain, Trichechus Senegalensis". Il a pour objectif global de "Conserver le lamantin Ouest africain et ses habitats, en se basant sur des données scientifiques les plus fiables, et en tenant compte de l’environnement, des caractères socio-économiques et culturels de son aire de répartition".

Dix recommandations ont été faites à l’issue de cet atelier pour une meilleure prise en charge de cet animal aquatique. Il s’agit, entre autres, d’élaborer les connaissances sur l’espèce en particulier sur ses migrations, de créer un comité scientifique chargé de donner un avis sur les propriétés de recherche sur l’espèce au Crsl (Comité régional pour le suivi des lamantins), d’informer les directions nationales sur la création d’un cadre national de concertation sur le lamantin. S’y ajoute également l’analyse (étude d’impact) de l’environnement stratégique des aires de répartition, les habitas-clés pour tout projet comme ceux de la Société d’aménagement et d’exploitation des terres du delta du fleuve Sénégal (Saed) conformément au Code de l’Environnement en son article L 48.

De même, la Saed a été invitée à intégrer la démarche relative au suivi faunique dans son système d’information, à vulgariser les projets et enlever les grilles-avants de l’infrastructure sur le Nawel avant la prochaine campagne. Un plan de communication devrait être élaboré pour le Crsl intégrant les actions déjà prévues dans le partenariat. Il y a aussi le fait que le comité régional doit intégrer les communautés de base et d’autres organisations sur le terrain.

PONT-BARRAGE DE NAWEL

Le piège

Les opérations de sauvetage de lamantins remontent à l’année 1988. Le site de Wendou Kanel (marigot situé dans le département de Kanel -Matam-) procédait à l’époque à des captures-relachages de lamantins bloqués dans les plans d’eau. Mais, c’est seulement en 2008 que le phénomène est devenu inquiétant avec le sauvetage de 7 lamantins et la mort d’un spécimen. En novembre 2009, trois lamantins sont morts coincés au niveau du pont de Nawel alors que cinq autres, restés dans le fleuve selon le service régional des eaux et forêts, n’ont pas pu retrouver leur circuit habituel. Ces opérations de sauvetage ont été faites en collaboration avec des partenaires comme l’Océanium et le comité local de pêche de Matam, avec l’encadrement des autorités administratives locales, la Saed, Wetlands International Afrique.

Ce phénomène est dû à la mise en place d’ouvrages hydro-agricoles induits par le développement agricole comme le pont de Nawel qui a de plus en plus modifié les circuits de migrations du lamantin. Ce qui est à l’origine des échouages entraînant parfois la mort de ces animaux. Ces espèces se retrouvent ainsi coincés dans le pont-barrage de Nawel construit par la Saed pour désenclaver le "Dandé mayo".

Pour Mamadou Niane, Coordinateur de projet à Wetlands international Afrique l’avenir des lamantins dans la vallée passe par une "meilleur connaissance, une bonne gestion de l’environnement avec l’utilisation des ressources dans l’harmonie, dans la concertation. Tout le monde doit en tirer profit" à commencer par les populations locales. A l’en croire, seul l’Etat et les communautés sont permanents, les autres sont des temporaires qui assistent l’Etat dans sa mission. Cela suppose une solution globale impliquant les services techniques, les Ong, la Saed et la Sonader en Mauritanie. C’est à ce niveau que l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs) qui regroupe les Etat riverains du fleuve a été interpellée.

UN COMITE REGIONAL POUR PROTEGER LES LAMANTINS

Aboul Wahab Talla, adjoint au gouverneur de Matam, chargé du développement qui a présidé l’ouverture des travaux a expliqué la situation par le fait que, suite à la sécheresse des années 1970, la construction de barrages et ouvrages hydro-électriques par l’Etat Sénégal à travers la Saed (Société d’aménagement et d’exploitation des terres du delta du Fleuve Sénégal) ont modifié les cours d’eau du fleuve. Parallèlement, au niveau des affluents comme le Nawel, Wendou Kanel on se retrouve avec beaucoup d’eau pendant la saison des pluies.

Les lamantins se déplacent du fleuve vers ces mares et marigots pour trouver abris propices et nourritures. Mais, à une certaine période de l’hivernage, on procède à l’ouverture des ponts-barrages. Les lamantins, à cause de la violence des eaux heurtent les barrages des ponts ou se retrouvent coincés au niveau des grilles. C’est ce qui a entraîné la mort de trois en novembre dernier.

C’est pourquoi l’administration locale est partante pour "toute initiative allant dans le sens de protéger les lamantins" qui jouent un rôle important dans l’équilibre de l’écosystème marin. Selon l’adjoint au gouverneur, "les services techniques (Eaux et forêts, pêches) sont compétents. Mais, les moyens leur manquent. Aidez-les à obtenir des moyens, nous auront de bon résultats," a-t-il martelé avant de suggérer "une étude pour mieux connaître l’espèce afin de mieux la protéger". D’ailleurs, le gouverneur à signé un arrêté mettant en place un Comité régional pour la protection et le suivi des lamantins qualifiés de "patrimoine de la région en voie de disparition" a-t-il ajouté. Et le Commandant Thiécouta Traoré, Inspecteur régional des eaux et forêts de Matam de poursuivre qu’il faut pousser la réflexion pour éviter aux lamantins d’être prisonniers et de buter sur les grilles. Cela nécessite un état des lieux, des enquêtes et discussions avec les populations de l’espèce pour une meilleure conservation. D’ailleurs, un programme de sensibilisation, enquête et sauvegarde, a été mis en place.

LA SAED DISPOSEE A ELEVER LES GRILLES INCRIMINEES

Amadou Tidiane Mbaye de la Saed Matam qui a présenté le pont-barrage sur le Nawel, affluent du fleuve Sénégal qui rencontre le Djoulol à Kanel a fait part des dispositions de sa structure à enlever les grilles de l’ouvrage. "Si les grilles constituent un danger pour cette espèce, la Saed s’engage à les enlever pour voir ce que cela va donner" a-t-il rassuré.

Selon lui, ce pont d’un coût d’environ un milliard de F.Cfa a deux fonctions. La première consiste à désenclaver les 22 villages du "dandé mayo" qui sont coupés du reste de la région pendant 6 mois de l’année. La deuxième est qu’elle permet des cultures de décrue dans les 5 mille hectares de la cuvette du Walo et la pêche. L’ouvrage de 50 m de long avec des pieds de 15 m en profondeur, des vannes pour retenir l’eau et des grilles protectrices (de ces vannes) est ouvert en période de crue, puis fermé en période de décrue.

Quant à Ousmane Dia, Conseiller technique chargé de la gestion de l’eau à la Saed à Saint-Louis, il a noté qu’on ne peut pas décréter des "solutions pour un problème qu’on ne maîtrise pas". C’est pourquoi il a invité à "maîtriser de la migration saisonnière des lamantins, à aborder la question de façon globale en mettant en avant la protection de la biodiversité, la pêche et le développement durable".

Il en appelle à la mis en place d’un cadre de concertation avec les différents acteurs (services des pêches, des eaux et forêts, Saed, Ong) pour ne pas "créer des adversités et que chacun tire la couverture de son côté". Il y va de l’efficacité de cette lutte.

Le poisson se faire rare Le lamantin, mammifère aquatique herbivore qui peut prendre de nourriture égale à son poids joue un grand rôle dans la régulation de l’écosystème marin. Mais, l’espèce rencontrée en Afrique, notamment au Sénégal, en plus d’être herbivore, se nourrit aussi de poissons. Cette situation peut être à l’origine de conflits entre cette espèce et les pêcheurs qui finiront par la chasser du fait qu’elle leur prive de ressource. Ce qui va accentuer la menace dont elle est l’objet.

"Le lamantin de la vallée du fleuve Sénégal trouve directement les poissons coincés dans les filets et les mange. On m’a montré à chaque fois les squelettes de poissons après les captures". C’est le chef du service départemental des pêches de Kanel qui confirme ainsi la thèse des pêcheurs selon laquelle les lamantins du fleuve ne sont pas exclusivement des herbivores. C’était lors des visites de terrains sur le Nawel, le Pattowel et le Wendou Kanel, en marge de l’atelier organisé les 17 et 18 février à Matam par Wetlands International Afrique.

Selon le responsable départemental des pêches de Kanel, les ouvrages sur le Djoulol causent d’énormes difficultés aux pécheurs. Non seulement les lâchers d’eaux amènent les poissons vers Podor, mais aussi les lamantins mangent aussi du poisson. Ce qui fait que la campagne de pêche qui dure de 3 à 6 mois n’a pris qu’une quinzaine de jours cette année. Ce qui est "catastrophique". Cette situation qu’il qualifie de "regrettable" peut entraîner des "conflits entre les lamantins et les pêcheurs qui vont finir par les tuer parce qu’ils les privent de ressource".

"Cette année, non seulement, la campagne de pêche n’a pas été très favorable, mais les pêcheurs se plaignent des animaux marins qui mangent les poissons capturés par les filets tout en endommageant l’outil de pêche", explique Mamadou Hamidou Sy de la Commission des pêches de Matam. Palla Sall, président du Comité de pêche de Pattowel abonde dans le même sens tout en montrant, en guise de preuve, des filets endommagés par ces animaux aquatiques. Palla Sall ne charge pas uniquement ces mammifères. Il indexe aussi les grilles du pont-barrage de Nawel qui, selon lui, empêchent certaines espèces de poissons de remonter la mare à partir du fleuve. Ce qui fait, qu’au lieu de 3 mois, la campagne n’a duré que 15 jours.

Cependant, ces pêcheurs ne sont pas exempts de tout reproche. Non seulement certains filets utilisés notamment des mono filaments, des filets à mailles non recommandées, sont interdits par la loi, mais aussi, il déversent les petits poissons aux quai. Ce qui ne favorise pas la régénération de ces produits halieutiques. Pour remédier à cela, l’Omvs va organiser une campagne de distribution de filets aux pêcheurs informe Aboulaye Thiam. De même, certains préconisent la pisciculture pour l’ensemencement de ces cours d’eau en période de repos biologique des poissons. Pourvu que ces pêcheurs acceptent de reconnaître leur part de responsabilité en tirant toutes les leçons d’une campagne "catastrophique".

Une espèce oubliée

Le lamantin du Sénégal est "l’espèce oubliée" du fait du manque de connaissances, d’informations sur lui. C’est l’espèce la moins connue. C’est le constat d’Andrée Prisca Ndjong Ndour de l’Ecole inter-Etat des sciences et médecines vétérinaires (Eismv) qui faisait ainsi une présentation "biologique du lamantin". C’était au cours d’un atelier de deux sur la protection de cette espèce à Matam. Selon elle, on le retrouve dans les fleuves Sénégal et Gambie, les Iles du Saloum, la Petite côte et en basse Casamance. Il utilise des habitats écologiques relativement chauds avec au minimum 18°C. Il est par nature solitaire. Mais en Afrique, ils se déplacent par famille (mâle, femelle et petit). Il effectue des mouvements saisonniers en fonction du niveau de l’eau. Son aire de répartition géographique s’étend de la zone transfrontalière entre la Mauritanie et le Sénégal en Angola en passant par les zones humides intérieures du Mali, du Niger et du Tchad.

Le lamantin d’Afrique est un membre de la famille des "Trichechidae", qui appartient à l’ordre des séréniens (ou vaches marines). Les autres mammifères de cet ordre des siréniens sont le dugong (Dugong dugon) et deux autres lamantins que sont le lamantin d’Amazonie ("Trichechus inunguis") et de celui des Caraïbes ("Trichechus manatus"). Ces trois espèces de lamantins et le dugong sont comme "vulnérable dans la liste rouge" des espèces menacées de l’Uicn (Union mondiale pour la nature) et l’Annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces en danger de la de la faune de la flore sauvages (Cites) et de la Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (Cms). Les lamantins et les dugongs sont de grands mammifères aquatiques rencontrés dans les eaux côtières et dans les eaux intérieures des deux côtés de l’océan Atlantique.

Un animal victime des tabous

Herbivore contemporain, le lamantin Ouest africain ou "Trichechus senegalensis" se nourrit de plantules de rivières, lagunes et fleuves. Ce mammifère contribue à la bonne régulation de la végétation aquatique, et au-delà de l’écosystème marin. Il est source d’inspiration de plusieurs mythes et légendes et fait l’objet de rituels de chasse. Sa taille peut atteindre 3 m et son poids avoisiner 500 kg. Il consomme au minimum le 1/8 de son poids et peut prendre une quantité de nourriture égale à son poids par jour.

Les menaces sont nombreuses. Il a pour principal prédateur l’homme qui le chasse pour sa consommation. Sa graisse est réputée pour ses vertus médicales alors que sa peau est utilisée pour fabriquer des lanières en cuir. Sa viande est consommée dans les îles du Saloum du fait de vertus thérapeutiques qu’on lui prête. Le Kg est vendu entre 1000 et 1500 F.Cfa dans la clandestinité.

L’autre menace sur l’espèce est à chercher dans le fait que ces animaux aquatiques peuvent se retrouver coincés dans les filets des pêcheurs ou les ouvrage hydro agricoles installés sur les cours d’eau comme c’est le cas dans la vallée du fleuve Sénégal entraînant du coup des conflits entre l’animal et les hommes.

A cette perturbation (pollution, barrage) s’ajoute la déforestation de la mangrove, la destruction de son habitat. Son très faible taux de reproduction (une mise bas) tous les 3 à 5 ans) aussi ne facilite pas le travail des organismes luttant pour sa conservation. C’est pourquoi, entre autres résultats attendus, il a été prévue l’augmentation de 10% des effectifs de lamantins dans des sites de protection, l’abandon de la chasse du lamantin dans les sites protégés, de même que l’identification d’au moins 5% des sites comme "habitat dégradé" du lamantin restaurés et l’appropriation du projet par les acteurs nationaux et locaux qui prendront le relais de la conservation de l’espèce à partir de 2012.

Au Sénégal, il fait partie des espèces désignées comme intégralement protégés dans le Code de la Chasse et de la protection de la faune en son article D36. Malgré cette protection, le lamantin reste fragile du fait d’une mal application des législations. C’est pourquoi des efforts doivent être faits pour l’amélioration de la connaissance scientifique sur l’espèce, l’éducation et la sensibilisation des communautés riveraines de son Habitat a précisé le Capitaine Momar Sow, associé de programme à Wetlands International Afrique.

Selon lui, les lamantins de la vallée du fleuve Sénégal se déplacent de Bakel à Saldé (Podor) en passant par Kanel et matam (quartier Soubalo). Matam étant extérieur à Matam, il invite à la mise en place d’un cadre de concertation nationale. Il est conforté dans cette thèse par le fait que l’espèce se retrouve dans plusieurs régions.

De même, du fait que l’une des bagues a été retrouvée en Mauritanie, la lutte devrait avoir une dimension internationale, interpellant l’Omvs (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal) qui gère les deux rives du fleuves à travers la Saed au Sénégal et la SONADER en Mauritanie. Cela suppose la disponibilité d’une base de donnée sur les lamantins.

25 FEVRIER 2010 SUD QUOTIDIEN

 

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